Le dîner du Basilot

Arts & Traditions Populaires de Marmande

« Le dîner du Basilot » d’Emmanuel Delbousquet.

Documents Roland Boussières, fond Maurice Joret. Ce conte est tiré de « la rebuo de l’Escolo Gascouno de Marguerito » - 8ème année - No 38 - Nerac - Abriou - Mai - Jun 1908.

Si quelques écrits de Delbousquet sont en Gascon, beaucoup de contes ou nouvelles sont écrits en Français dont celle-ci.

Replaçons le conte dans le contexte de l’époque. Ravagées par le phylloxéra, de nombreuses vignes ont du être arrachées. Ce n’est pas à proprement parlé un conte. Aucun personnage fantastique, pas de fée ou d’ogre, seulement deux braves paysans, traîne-misère, allant trimer au champ. L’un, plus roublard que l’autre, est tout heureux de jouer un bon tour au bourgeois qui pour eux représente la richesse et l’opulence. Il s’agit d’un récit, d’une chronique, d’un fait divers qui a certainement existé et dont Delbousquet ou sa famille ont peut-être été les victimes.

- « Ho ! Ho !... Basilot es-tu prêt ? Cinq heures sonnent…

L’appel rauque troubla le sommeil de la ruelle déserte, tandis qu’un sabot ébranlait la porte. Celle-ci s’entrouvrit presque aussitôt. Un homme se coula en dehors en grognant, d’une voix que le vin bu de la veille, empâtait encore : - « Je pense, Talhuret, que je ne t’ai pas fait attendre, ce matin. » Le dénommé Talhuret ne répondit point. Il avait repris sa marche. Au gré de son pas lent et cadencé, sa longue silhouette glissait sur les murailles blanchies par la lune. Au bout de la venelle pierreuse, avant de dévaler le sentier en lacets, taillé dans la roche, il s’arrêta et, toisant son compagnon : - « Tu n’oublies rien ?... - Mais non, fit l’autre, en levant son visage de rapace, où luisaient des yeux aigus, j’ai ma pioche… - Oui…ta pioche…Mais elle n’est pas bonne à manger ! Et ton dîner ?... Ton havresac est flasque et moi je ne puis pourtant pas te nourrir. J’en emporte juste pour moi. »

Le Basilot eut un sourire silencieux, un rire de chien, qui découvrit ses dents très blanches.

- « Va ! Marche, ne t’inquiète pas de moi je trouverai.

- Tu trouveras ? Quoi ? Des grives rôties sous les pieds de vigne que nous allons arracher ! » grommela le Talhuret, en se laissant pousser sur la pente.

Les deux hommes passèrent l’eau et gravirent la côte abrupte. Arrivés sur le plateau ils respirèrent bruyamment, tendant le col, et, d’un tacite accord, allongèrent le pas. A gauche et à droite de la route de grands carrés de vigne encadrés de pignadas et de surèdes se succédaient ouvrant de larges perspectives sur des horizons de forêts.

Au second carrefour, ils prirent un chemin creux entre les talus de terre rougeâtre garnie de bruyère et de genêts, parmi les vignobles dénudés.

Ils travaillèrent avec une sage lenteur. Derrière eux, au revers des sillons, les pieds de vigne tordus, couverts ça et là de mousse et de brindilles écailleuses gisaient comme des nœuds de serpents. Les vieilles racines mortes, tranchées par le fer de la pioche, étaient arrachées une à une et rejetées sur cette terre où, depuis cent ans elles avaient puisé la sève et fait rayonner l’opulence des pampres chargés de grappes et de feuilles.

Durant quatre heures, presque sans halte, le Talhuret et le Basilot fouillèrent le sol autour des ceps morts. Puis, le soleil étant très haut, dans le ciel sans tache, les deux hommes s’assirent au revers du talus, dans l’ombre grêle des chênes nains et des genêts.

Le Talhuret tira de son bissac de peau de chèvre une bouteille de piquepoult et un gros pain bis, une épaisse tranche de jambon, et se mit en devoir de satisfaire aux exigences de sa faim qui était grande. A peine pourtant s’il osait manger. Il étouffait le bruit de ses mâchoires, avalait ses bouchées sans jouer des dents, le cœur étreint d’une vague crainte et d’un soupçon de remords. Il ne pouvait, cependant, partager ses vivres de la journée. Le Basilot «était averti. D’un œil narquois et timide, le mangeur observait à la dérobée ce compagnon taciturne qui, les coudes aux genoux, le menton dans les mains paraissait ne pas voir, ne pas entendre, absorbé dans une âpre songerie. Enfin, comme pris d’une sorte de honte, sa faim un peu assouvie, le Talhuret, plantant son couteau à manche de corne dans la miche, ne put s’empêcher de dire :

- « Il n’y en aura pas de reste… mais si tu en veux tout de même ! »

Très digne, rageur et calme, le Basilot s’éloigna en haussant les épaules et sauta dans le chemin creux.

A peine avait-il disparu que le cœur allégé d’un gros poids, le prévoyant Talhuret mordait à pleine bouche dans sa tranche de pain bardée de lard. Tout à la joie de manger à sa guise, il étala ses longues jambes guêtrées de droguet gris, parmi les touffes de bruyères et empoignant la bouteille de piquepoult téta à même le goulot, longuement.

Un cri rauque, une bordée d’injures, le hurlement aigu d’une bête le mirent debout.

Au loin, dans le chemin creux, puis sous la haute futaie des chênes-lièges, il vit un chien roux qui fuyait et derrière, lancé à toutes jambes, la face rouge de colère, le béret sur la nuque, un bâton aux doigts, son ami le Basilot, dont la voix menaçante glapissait à tous les échos :

- « Voleur !...canaille !...triple fils de … Je te tue… !  Je te tue !...

- Qu’a-t-il à poursuivre ainsi cette bête ? grogna Talhuret, en se rasseyant à l’ombre. Elle ne lui a pas volé son dîner, pour sûr…puisqu’il n’avait rien dans son sac. Et, sans plus se préoccuper d’une affaire qui n’était pas la sienne, le brave homme attaqua de nouveau sa miche.

Sous l’auvent de la métairie, où le chien s’était réfugié, le Basilot vociférant des injures, brandissait son bâton d’épine noire.

- « Je te tue…voleur » hurlait-il.

Un « ancien », grand, aux larges épaules, dont la figure glabre et rougeaude s’encadrait de petits favoris blancs, sortit sur le seuil. De minces anneaux d’or tremblaient à ses oreilles. Il était vêtu d’un tricot de laine, à bandes blanches et bleues. Entre ses jambes, serrées dans de hautes guêtres, le chien roux se blottit en geignant :

- « Hé quoi ? fit le vieux, d’un air grave, c’est mon labric…Qu’en voulez-vous faire ? ».

Le Basilot hoqueta à bout de souffle :

- « Le voleur !…la canaille !...Je veux le tuer…Il a fait choir mon havresac, qui était suspendu à une branche… la bouteille d’un pot…cinq chopines !... s’est cassée…et il a mangé mon pain et ma viande, là-bas, au coin de la haie, pendant que je travaillais dans la vigne.- Et tu voudrais pour cela tuer ce labric ! articula lentement le maître, en rabattant son béret sur l’oreille…Il y a, ici, d’autre pain, meilleur que celui du boulanger, du vin de la récolte passée qui pèse treize… et de la viande de porc, plus que tu ne pourrais happer chez toi en deux années… mais un chien comme celui-ci, on n’en saurait trouver un pareil dans tout le pays…laisse le tranquille…Nous allons te payer ce dommage…»

Une demi-heure après, le Basilot réveilla d’un coup de pied dans les cotes, son camarade endormi au revers du talus, et lui montrant avec un rire de triomphe, un pot de vin qui miroitait au soleil, une tranche de filet de porc et un demi-pain de froment, ricana d’aise :

- « Eh bien ! Qu’en dis-tu ?... Avais-je raison par ma foi ! de ne pas me charger d’un dîner –Regarde !... ».

Le Talhuret, ahuri se frotta les yeux et ne trouvant rien à répondre, grommela simplement :

- « Tu es le fils du diable, Basilot… »

Emmanuel DELBOUSQUET

NB : Dans le texte original, il est bien écrit « labric » et non « labrit » ; Terme qui désigne le chien de troupeau.

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